Chut(i)er

Sur un Polaroid perdu oublié ou jeté peu importe

Sophie Calle a fait une œuvre d’un carnet perdu par un homme et qu’elle a retrouvé. Alain Fleischer, lui, a fait un livre d’une anecdote similaire. Dans les deux cas, la vie des autres est entrée par hasard dans leur vie. Quotidiennement, on fait l’expérience des autres, mais pas de leur histoire : leur trajectoire n’est somme toute qu’un bruit de fond pour notre existence. Les autres du métro, les autres de la rue, les autres du supermarché, les autres parents devant les grilles de l’école, les autres spectateurs du cinéma, tous ces autres ne sont, en fin de compte, que des figurants – il m’arrive parfois de douter de leur réalité, il m’arrive parfois de croire qu’ils ne vont pas vraiment quelque part, que leur passage dans mon champ de vision – ils sont dans le champ comme des acteurs temporaires – constitue la totalité de leur occupation, qu’ensuite, leur visage se détend, se détricote, ils reprennent leur forme originelle – quelle est la forme des autres quand ils ne sont plus des autres ? – et retournent au néant dont, ponctuellement, ils ont été tirés. Quelquefois, un autre brise le quatrième mur et se comporte de manière inattendue : une femme me parle soudain au cinéma, un homme engage la conversation, et je suis partagé entre deux sentiments contraires : existe-t-il des autres qui ne soient pas complètement des autres, mais des autres comme moi ? L’autre réaction : les autres ont-il poussé le vice jusqu’à s’accorder, de temps en temps, de petits effets de réel de cet acabit, histoire de me faire croire qu’ils ne seraient pas des autres ? Tout cela me plonge dans des raisonnements sans fin ni but, et que je n’arrive pas à démêler, de telle sort que je me retrouve, devant ces incongruités de la scénographie, un peu suant et assurément idiot – en tout cas apeuré.

J’aime que les autres apparaissent dans ma vie sur la pointe des pieds, de manière furtive, presque clandestine, fantomatique – ça me rassure, ils ne sont pas trop envahissants, et je n’ai pas à réagir à la concrétude sensuelle de leur présence physique. Les autres ne m’intéressent que quand ils sont absents – quand ils sont un support à rêverie. Quand ils deviennent un autre, sans pour autant cesser d’être les autres – quand ils ne sont rien, vraiment, pour moi.

Récemment, un autre est apparu dans ma vie sur la pointe des pieds – le 6 août exactement. Il devait être dix heures et il faisait déjà très chaud. Je me dirigeais à pied vers Nation, prendre le métro pour m’amener au travail. Du Rihanna dans les oreilles, Fresh off the runway, je marchais rue Taillebourg. Après avoir passé le restaurant, j’ai remarqué, par terre, deux Polaroid qui traînaient. L’un était entièrement noir. Je le regrette maintenant, mais je ne l’ai pas ramassé, je l’ai abandonné au piétinement sur le bitume.

L’autre, le voici.

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Le romanesque aurait voulu qu’une personne le perdre, et que j’entraperçoive dans ce petit morceau de pellicule, un fragment de la vie d’un autre. Il est plus probable, évidemment, que quelqu’un l’ait juste jeté en compagnie de son jumeau, ce qui, après mûre réflexion, n’est pas un événement moins romanesque que ma première hypothèse. Plus les années passent et plus j’abandonne l’idée d’un romanesque essentiel. Ça doit être ce qu’on appelle évoluer – en tout cas en terme d’esthétique.

Le romanesque aurait voulu des choses, mais le romanesque n’existe pas, et les choses qui n’existent pas ne peuvent vouloir d’autres choses, encore moins les exiger, donc. Le Polaroid en question ne m’a rien appris de son propriétaire ni de son modèle. Pas de visage, pas de traits identifiables, cheveux blonds ou noirs, yeux noisettes, rien. Tant pis ou tant mieux. Pourtant, pour une raison ou pour une autre, cette photo m’a plu, me plaît. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être à cause de la bande de couleur plus sombre qu’on peut apercevoir dans le coin droit du cliché – sans que je sache si cette bande provient d’un défaut du développement ou de la prise de vue elle-même, ou même si elle est le résultat, après l’apparition de l’image, d’une dégradation toute contextuelle (une semelle écrasant le film au sol, un mégot brûlant la surface, un peu d’eau d’une flaque imbibant le papier) –, peut-être et plus sûrement à cause de l’échec, pur et simple, du projet initial – qu’essayait de prendre cet autre que je ne connais pas, et qui s’est dérobé par défaut du geste technique garant du succès ?

Je l’ai souvent dit, les échecs m’intéressent davantage que les succès. Ils m’émeuventinfiniment plus. Je déteste les chefs-d’oeuvre. Les chefs-d’oeuvre m’ennuient. Je ne crois pas que ce soit une catégorie très intéressante. La réussite m’ennuie. La perfection m’angoisse. L’ambition qui n’est pas parvenue à trouver sa forme me paraît bien plus excitante – car alors quelque chose déborde, et ce quelque chose est la vie, le sentiment, la réalité du corps des êtres humains derrière leur production, la réalité de nos aspirations, de nos rêves. Quelque chose comme la chair. Beaucoup de gens aspirent à devenir quelqu’un et le deviennent pour de bon, tant mieux pour eux. Un nom sur une stèle ou une pierre tombale, c’est aussi quelqu’un. Parfois, je me dis que je préférerais ne pas être quelqu’un, mais une personne qui a manqué son développement – qui a raté le coche, mauvais timing, l’élève n’est pas allé au bout de ses capacités. C’est peut-être pour ça que cette photographie me touche autant, mais encore une fois, mon plan était d’évoquer une photo et de la décrire, et me voilà rendu à parler de moi. Je suis décidément incapable de mener à bien le moindre projet.

Je me demande souvent comment les autres parviennent, de leur côté, à supporter la vie. La vie est globalement insupportable. La vie est fatigante. Je me demande comment les autres arrivent à se lever le matin, à prendre leur petit déjeuner, à prendre le métro. Peut-être que si je me pose cette question, c’est aussi pour me demander à moi-même comment je fais. À vrai dire, je ne sais pas comment je fais et sans doute les autres non plus mais ils ont en tout cas l’air de mieux savoir s’y prendre. Je maudis mon tempérament et ma conscience trop handicapante de la vanité de toute chose. J’en ai assez de rapporter tout événement, toute ambition, au moment où je serai mort : à quoi bon tout cela ? est la phrase que je me répète le plus souvent. À quoi bon tout cela ? Les pages écrites, les pages lues, les films vus, les dessins, les kilomètres parcourus pour se remplir les yeux de paysages, les êtres aimés, les corps désirés, les caresses et la jouissance, l’oubli, l’amitié, la musique, la couture, les musées, rien de cela, j’ai beau essayer d’y croire, rien de cela ne peut me détourner de cette pensée : à quoi bon ?

Les gens qui veulent être quelqu’un et qui le deviennent se posent-ils cette question ? Je ne pense pas. Ou alors cette question ne les paralyse pas ? Ils ne sont pas ce genre d’hommes et de femmes. Suis-je né paralysé ? Né fatigué ? La première chose que j’ai pensé à la naissance, c’était quoi ? C’est bon, pas la peine d’en faire toute une histoire, c’est juste une naissance, ça ne va pas changer la face du monde.

Les gens croient vraiment être qui ils sont et c’est une folie. Ils croient à leur nom de famille et à leur existence. Ils croient avoir mérité leur place au soleil. Ils sont dans l’expansion, ils se dilatent, ils sont un gaz. J’aimerais trouver d’autres retranchés comme moi, d’autres amputés, fonder un club, une fraternité – mais à quoi bon ?

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Arrêter

Plusieurs verbes m’ont toujours plu : le verbe « arrêter », le verbe « cesser », l’expression « se retirer » (qui est en elle-même un condensé d’élégance). J’aime les êtres qui se retirent, qui s’éclipsent, ceux qui comprennent quand il faut s’effacer — ne pas insister, sans doute, est la pointe du respect. 

Je ressens aussi une attirance, sans doute malsaine, sans doute pathologique, pour le sabordage — pas la chute, qui est le second temps du succès, mais l’élan gâché, le refus de l’obstacle, la peur de l’échec. J’aime les losers plus que les winners, les qui-osent-pas-par-peur-de-se-planter, les qui-se-sentent-pas-légitimes, les trop-conscients-de-ceux-qu’ils-sont-pour-essayer-de-rivaliser, les paralysés-devant-leurs-modèles.

J’ai de l’affection pour eux — de l’amour ? — parce que je suis de leur race. Tout ça pour dire que Chut(i)er s’arrête. 

‘Sta Luego Chicos.

Le meilleur des chats

C’est la jalousie qui t’a fait entrer dans ma vie.

Ma sœur avait réussi à convaincre mes parents. Elle voulait un chien. À ce moment-là, elle était très malade, et la perspective d’avoir la responsabilité d’un autre être humain en la personne du chien, pensions-nous, ne pouvait lui faire que du bien, pouvait la ramener du côté de la vie. Mes parents n’avaient jamais imaginé que l’on puisse être une de ces familles possédant un chien – malgré le pavillon, malgré le jardin, malgré le break Peugeot, ça n’avait jamais été un scénario envisageable. Cela m’arrangeait : j’avais eu très longtemps la phobie des chiens, une peur irrationnelle qui s’était peu à peu atténuée lorsque, à douze ans, j’avais commencé à promener quotidiennement le chien d’une vieille dame après le collège.

Nous nous étions retrouvés dans un refuge SPA gluant de tristesse, mais la majorité des animaux était d’une taille beaucoup trop importante pour nous. À un moment, la responsable du refuge nous a confié qu’ils avaient accueilli, le matin même, un nouvel arrivant de Saint-Brieuc – il était affreusement sale, pas toiletté, agressivement craintif, mais on ne savait jamais, si nous voulions quand même le voir, après tout… Nous sommes le voir. Ma sœur a dit C’est lui. Personne au refuge ne connaissait son nom. On le baptisa tout de suite : il s’appelait Reydji – bien des mois plus tard, après quelques recherches, nous apprîmes que Reydji s’était appelé Pepito dans une autre vie, mais il était trop tard, l’autre vie appartenait au passé.

C’est une longue introduction mais elle sert mon histoire : elle laisse entendre que je n’étais pas un garçon à chien, et surtout, elle rappelle ma jalousie de petit frère. Ma sœur avait un compagnon et moi, j’étais seul. Pas de compagnon, pas beaucoup d’amis – j’ai voulu avoir un chat. Et c’est omme ça que tu es arrivé dans ma vie.

Un professeur d’anglais de mon lycée de banlieue (qui deviendrait plus tard monprofesseur d’anglais de terminale) donnait des chatons, et mes parents sautèrent sur l’occasion pour rééquilibrer les plateaux de la balance entre leur progéniture. Et c’est comme ça que tu es arrivé, dans une boîte en plastique couleur bordeaux, et que j’ai monté la boîte en plastique couleur bordeaux dans ma chambre d’adolescent pour que, en arrivant, tu te familiarises avant tout avec la pièce où je passais le plus de temps : avec les étagères et la table de chevet, mon porte-encens, mes bougies, mon bureau croulant de désordre. Avec les étoiles en plastique fluorescentes collées à mon plafond, ma chaise de bureau complètement niquée, mes feuilles de dessin, ma solitude. Je me souviens qu’à peine sorti de ta boîte, tu as couru te réfugier sous mon lit, entre deux cartons remplis de Picsou Magazine, si vite que je n’ai même pas eu le temps de te voir. Tu y es resté toute la journée. J’attendais, allongé sur mon matelas et de temps en temps, la tête en bas, je jetais un coup d’oeil vers où sont censés vivre nos monstres d’enfance et où, pour le moment, je n’apercevais que les deux globes de tes yeux brillants dessinés dans le noir.

À un moment tu es sorti. Une patte noire est apparue de dessous le lit, que tu as tendue, posée sur le sol avant de la replier, comme si tu avais voulu apprécier la température de l’eau dans une baignoire, comme si tu étais craintif, comme si cette chambre d’ado, ces odeurs d’encens représentaient pour toi une menace – comme si, derrière ta fourrure, à l’intérieur de toi, des milliers d’années félines s’étaient manifestées à travers ce geste commun aux chats, aux panthères et aux tigres. Ta jungle, c’était mon parquet, la tour de mes CD, le meuble télé et ma Playstation 2, et puis ensuite, l’escalier qui menait au rez-de-chaussée, la cuisine, le jardin et les plantes de ma mère où tu te tapissais, guettant l’instant propice pour sauter sur les oiseaux, où tu observais la tortue du voisin qui, l’été, bougeaient lentement comme une espionne en faisant bruisser des feuilles. Toujours à l’affût, toujours à moitié invisible.

Je me rends compte que je n’ai pas dit ton nom. Mais ton nom, tu le connais. Salem. Chat noir, chat de sorcière, mon conseiller nocturne.

J’avais mis au point une technique pour être sûr que tu reviendrais tous les soirs à la maison. Je faisais claquer mes mains selon un rythme, toujours le même, un-deux, trois-quatre, cinq. Et toujours tu accourais plus ou moins vite. Parfois de très loin, des champs que tu arpentais. D’un autre jardin. Ou bien, bonhomme, tu apparaissais jusqu’à côté de moi, et te plaisais à prendre ton temps, à me faire attendre.

Un soir, tu n’es pas revenu. Tu n’es pas revenu pendant trois jours. Je retournais fréquemment dans le jardin frapper dans mes mains, sans résultat. Le quatrième jour, tu as fini par revenir. Tu boitais, tu traînais ta queue derrière toi comme un membre mort. Elle n’a plus jamais réagi normalement aux stimuli nerveux. Ma mère me dit que sans doute un cheval t’avait donné un coup de sabot. Mais ni elle ni moi n’étions dupes : quelqu’un t’avait fait du mal.

Ça ne t’a pas empêché de repartir, de retourner quotidiennement à ton aventure, de jouer les prédateurs et les acrobates, un peu partout, dans toutes les haies, dans tous les arbres. Tu luttais contre le chien de ma sœur. Vous vous poursuiviez dans le jardin. Tu bondissais d’un recoin en écartant les pattes.

Tu es devenu mon meilleur pote, mon consolateur, mon agaçant, mon confident, mon mystère, ma peluche, mon maître parfois, mon frère, mon daemon. Je dormais allongé sur le dos, tu te blottissais entre mes jambes. Je te portais sur mes épaules. Je nettoyais te griffes. Je te faisais mimer un joueur de batterie. Tu me griffais parfois. Mes bras lacérés. Mais même les fois où tu boudais et où tu ignorais ma présence, la nuit, tu finissais toujours par gratter à ma porte, par rejoindre mon lit, par dormir contre moi.

J’ai fini par partir de chez mes parents. Je ne t’ai pas emmené avec moi. Te contraindre à l’appartement aurait été une injustice, toi qui vivais toujours dehors. Le chien de ma sœur a fini par mourir, tu ne t’es pas retrouvé seul très longtemps, elle en a très vite adopté un autre, qui se jouait de toi, qui courait trop vite pour tes pattes fatigués, qui profitait de ta cécité. Car entre-temps, depuis mon départ, tu étais devenu aveugle : tes yeux étaient deux globes blancs et opaques, ce qui ne t’empêchait pas de te repérer, toujours agile, toujours itinérant, toujours dehors.

La semaine dernière, quand j’ai passé le week-end chez mes parents, je n’ai pas dormi avec toi. Tu m’attendais sur le clic-clac qui a remplacé mon lit dans ma chambre d’adolescent. Tu étais en boule, le corps amaigri et vieux, les poils un peu pelés. Je t’ai pris dans mes bras, et je t’ai accompagné sur le lit de mes parents, où tu avais pris l’habitude de dormir.

Le dimanche, j’étais pressé, j’avais peur de rater mon train. Arrivé dans la voiture, j’ai fait demi-tour. Je suis allé au fond du jardin où tu dormais sous un rosier. En m’entendant arriver, tu t’es redressé, tu as commencé à ronronner. Je t’ai gratté le dessous du menton, que tu as tendu le plus possible. Je ne t’ai rien dit car je ne savais pas quoi dire. Je savais que je ne te reverrais plus. En partant, je t’ai regardé une dernière fois. Tu étais une forme ovale, sombre, contrastant avec l’herbe. Ta respiration était calme, apaisée, régulière. C’est crevant, une vie à vadrouiller.

Ce que m’a appris la traduction

Petit, je voulais être chirurgien. Cette vocation, je le crois, était mue par les épisodes d’Urgences que nous regardions en famille (le dimanche soir sur France 2, dans mon souvenir – peut-être est-ce une erreur). Le docteur Benton était mon personnage préféré ; il est possible que j’en ai été amoureux. Aucun métier au monde ne pouvait être plus fascinant, plus étrange aussi, qu’un travail consistant, chaque jour, à prendre un scalpel et ouvrir des corps humains vivants, leur trifouiller l’intérieur, puis les refermer sans qu’ils perdent la vie au passage. Ensuite, j’ai voulu être égyptologue, ou archéologue spécialisé dans les civilisations précolombiennes : difficile de définir ce qui avait provoqué ce désir, sans doute quelques visionnages obsessionnels de Jurassic Park, de La Momie, et autres films d’aventure où les aventuriers sont avant tout des nerdspassionnés par les vies effacées. Puis j’ai voulu être prof de lettres, de préférence en fac, mais là, bizarrement, aucun modèle cinématographique n’avait motivé mes projets d’avenir : toujours est-il qu’à peine entré à la fac, je me suis dit « Jamais ça » et j’ai fait ce qu’aurait fait toute personne un peu saine d’esprit – à savoir, fuir, fuir très loin. J’aimais trop lire pour supporter toute ma vie des colloques et séminaires sur Pascal Quignard et Pierre Michon.

Mais j’ai toujours été aimanté par un autre métier : traducteur. Chose étrange, l’attrait que j’ai très tôt ressenti pour ce travail a précédé (et de loin) le moment où je pouvais prétendre parler une « langue étrangère ». Avant même d’avoir fait mes gammes dans d’autres sonorités que les françaises, donc, je voulais pouvoir jouer aussi d’un autre instrument. Avant de lire l’anglais, de lire l’espagnol, j’avais cette envie un peu souterraine, et cette idée qu’un jour, je transformerais des pages d’anglais ou d’espagnol en pages de français.

J’ai commencé à traduire seul, dans mon coin, des paroles de chanson de Tori Amos. Ensuite, adolescent, j’ai traduit dans mon coin des poèmes qui me plaisaient, américains ou hispaniques. À Normale Sup, le seul cours que j’ai suivi avec assiduité était l’atelier de traduction. À plusieurs, nous avons traduit un recueil de Julio Ramón Ribeyro, un essai de José Ortega y Gasset, le Journal de Ruben Dario lors de son voyage à Paris. Après avoir quitté l’école, j’ai continué à traduire pour moi. Maintenant, de temps en temps, il m’arrive de traduire pour d’autres.

Je n’ai pas une grande expérience de la traduction et aucune légitimité pour en parler. Je ne prétends pas tenir de grands discours ni avoir de grandes théories. Et je ne prétends pas non plus livrer des révélations très profondes. Voici quelques petites choses que j’ai apprises sur moi et sur le monde en traduisant :

  • la fatigue intellectuelle existe de manière très concrète, et l’on peut tout à fait ressentir à l’égard du cerveau le même genre de tension qu’on ressent dans les muscles – c’est une image, mais c’est la réalité, parfois, de la sensation.

  • le langage est un exercice matériel – je ne parle pas seulement des organes qu’on doit activer pour articuler en vue de la communication. Je veux simplement dire qu’on ressent de manière concrète la matière du mot au moment où il se refuse à nous. L’expression « sur le bout de la langue » n’est pas un jeu de langage ; on a le mot sur le bout de la langue, on en a plein la bouche, et parfois même en travers de la gorge.

  • je suis quelqu’un à qui les sentiments et les idées parviennent avant tout sous la forme d’images. Par exemple, je sais que je suis parvenu à une traduction qui me satisfait (je ne dis pas « une bonne traduction », je suis incapable de savoir si ce que je fais est bon) quand je me trouve devant le paragraphe travaillé, et qu’il m’apparaît compact, solide, noué. Enfant, j’aimais beaucoup fabriquer des bracelets brésiliens, et s’il y a bien une chose que j’ai gardée de cette passion-occupation d’enfance, c’est un enseignement : les nœuds ne doivent pas être trop lâches, car alors ils risquent de dévoiler les fils qu’ils relient ; ni trop serrés, car sinon, non seulement l’ensemble manque de régularité, mais la fibre se gondole, le motif n’apparaît plus aussi évidemment, il se recroqueville sur lui-même. C’est pareil pour un paragraphe : il me satisfait quand il est noué assez fort, mais quand il reste du jeu, un peu d’espace libre.

  • les étymologies-tarte-à-la-crème de mes années de prépa que j’utilisais quand je ne savais plus quoi dire sont parfois plus vraies que ce que j’imaginais alors : ainsi, celle du texte, qui est tissage.

  • j’ai compris d’où venait ma timidité : d’une méfiance et d’un sentiment d’étrangeté par rapport à ma propre langue, qui s’aggrave malheureusement pour moi quand je traduis : plus rien ne ressemble à du français, les tournures de langue les plus banales nous étonnent.

  • j’ai appris que la langue est très proche d’un échafaudage, et qu’il est branlant.

  • ce qui distingue une phrase triste d’une phrase drôle, ce n’est pas forcément leur contenu, mais leur rythme.

  • j’ai à l’anglais un rapport de défi – je m’apprête à combattre et je m’attends toujours à ce qu’on me mette au tapis ; j’ai à l’espagnol un rapport de caresse – j’ai l’impression que notre deux corps se touchent, que nous nous aimons et que l’espagnol m’englobe. Pourtant, au cours de ma vie, j’ai plus lu, plus parlé, plus vécu en anglais qu’en espagnol, mais le sang, l’enfance, l’héritage ne nous quittent jamais. J’aime autant ces deux langues. Et pourtant, même si je décidais d’émigrer dès demain aux États-Unis et d’y mourir dans quarante ans, l’espagnol me serait toujours plusnaturel.

    (En écrivant ce paragraphe, je me suis dit qu’un psy dirait : l’anglais est votre père, l’espagnol votre mère. Mais dans ce cas, le français, c’est quoi ?)

  • les Américains parlent beaucoup de leurs perceptions – ils voient de loin des ressemblances et parlent toujours depuis leur subjectivité.

  • l’anglais américain peut se montrer plus facilement vulgaire sans être complètementvulgaire – en français, nous, nous sommes souvent obligés de choisi un camp, et d’exclure l’autre ipso facto.

  • l’espagnol d’Espagne peut se permettre toutes les vulgarités, être complètement grossier ou scatologique, sans que son propos soit pour autant déconsidéré – tandis que nous, nous avons beaucoup perdu de ça avec le dix-septième siècle, et il nous est depuis beaucoup plus difficile d’assumer ce rire gras et populaire qui a pourtant fait une grande part de notre réputation.

  • le classicisme à la française est emmerdant, tout comme la vision de la littérature qui en a découlé et qu’on retrouve, abâtardie dorénavant, dans la littérature inoffensive pour bourgeois à références et à bonnes manières de bons quartiers.

  • la France aime la littérature écrite.

  • notre rejet par principede la répétition est un appauvrissement.

Nénuphars – brouillon d’un texte en cours

Paris à l’approche est une tache de

translucidité et de lumière

taches nénuphars

De grands aplats de nuit noire

les séparent et ce faisant

les singularisent

tache nénuphar 1

tache nénuphar 2

tache nénuphar 3

Paris est un dessin de taches réunies

comme un grand tableau impressionniste

dont on ne pourrait distinguer l’idée

directrice

l’image

qu’à une certaine distance de regard

Les Nymphéas

c’est un exemple choisi

absolument

au hasard

Monet a-t-il peint Les Nymphéas

pour qu’ils soient vus

comme Paris

à plusieurs kilomètres de distance

de hauteur

à l’approche

Je me rappelle l’évolution lente des méduses

dans un bassin de l’aquarium de

Monterrey, Californie

Je pose d’ailleurs sur une photo

silhouette sombre sur fond bleu

presque fluorescent

(cet effet dû aux parois intérieures peintes de l’aquarium ;

aux néons éclairant la vitre)

de profil, mes cheveux longs informes

devant deux, trois méduses

transparentes

placides

ingravides

persistances rétiniennes

en suspens dans le vide

Paris en approche est une tache de translucidité

et de lumière

taches nénuphars et taches méduses

Nous avions roulé sur la Highway 1

vu des lions de mer échoués sur des plages

des loutres se battre pour un ou deux glaçons

en renversant leur panière en plastique

failli mourir à Santa Barbara

si ce n’avait été par le sauvetage

d’un coup de frein

j’ai fait tomber mes donuts

dans mon souvenir ce sont des donuts

car nous étions en Amérique

c’était peut-être mon téléphone

Pourquoi revoir maintenant les méduses

mon corps de vingt et un ans devant la vitre

huit ans plus tard

dans un avion en approche de Paris

et parti de Madrid

Kevin le steward m’a fait une blague

quand j’ai commandé un whisky-coca

(Diet Coke 33 cL + Jack Daniels en fiole)

et je l’ai payé en livres sterling

£ 6

j’ai cru être un grand voyageur

moi qui ne sors pas de ma chambre studio

j’ai cru être un jeune homme

de mon temps

globalisé

sans port d’attache

capable de de se souvenir

des nénuphars

des méduses

de la Californie

en approchant Paris

C’est comme avoir un cerveau dépairé de sa langue

je ne suis pas souvent à l’aise pour parler

dans la vraie vie

pas uniquement à cause de la timidité

mais parce que j’approche les mots

en fonction de leurs sons

il me faut un petit temps pour séparer les mots aux sons et aux rythmes similaires

d’où mon impossibilité de répondre du tac au tac

et mon absence totale

de répartie

par exemple

nénuphar

métaphore

mon fonctionnement n’est pas lexical mais

imaginaire

un nénuphar est une métaphore

une métaphore est un nénuphar

Il est peu probable

de trouver une métaphore flottant

à la surface d’un étang

néanmoins elles se trouvent partout

jusque dans les tableaux impressionnistes

New York, bande originale

« Bubblegum Bitch »

Je me rappelle avoir écouté en boucle les albums de Marina and The Diamonds une des premières fois où je suis retourné à New York seul, dans l’optique de connaître bien cette ville. Je me rappelle qu’il faisait très chaud, dans les trente-cinq degrés, que c’était le mois de mai, et qu’au moment où, en traînant ma grosse valise bleue datant de mon année passée à Boston, j’ai tourné pour m’engager dans Monroe Street, à Brooklyn j’ai passé la main sur mon front trempé. Ma veste en jean de friperie sentait un peu la sueur et le renfermé. Dans mes oreilles, Marina chantait « I want your American tan ». Ensuite, j’ai compté les arbres dans la rue car je devais me poster sous l’un d’entre eux, devant la maison de Justin, l’écrivain chez qui j’allais rester quelques jours ; mais au moment où j’ai trouvé l’arbre en question, j’ai entendu une voix derrière moi, celle de Justin, qui m’appelait. La première chose que j’ai regardé dans son appartement, c’est sa bibliothèque. Il m’avait indiqué deux livres – lis ça, ça va te plaire. C’était I Love Dick, de Chris Kraus, et Bluets, de Maggie Nelson. L’un m’a plu énormément, l’autre beaucoup moins. J’ai fini Bluets dans la file d’attente du musée à Brooklyn. J’ai regardé un épisode de Game of Thrones dans le lit de Justin, avec lui, et je me suis endormi avant la fin, car j’avais trop bu dans ce bar de drag-queens.

« Teen Idle »

J’écoutais « Teen Idle » le soir où j’ai rencontré D. pour la première fois. On s’est retrouvé dans une pizzeria, c’était la première fois, je crois, que je rencontrais quelqu’un à l’étranger via Grindr – excepté le garçon que j’avais trouvé quelques jours plus tôt, et avec qui j’avais couché sur un toit. D. m’a raconté son histoire de Français à New York, c’était sympa. Il y avait du vin blanc, et notre serveur avait clairement fumé plusieurs joints avant son service. On a fait de même après le repas, dans le backyard de sa coloc, plusieurs joints et de l’électro diffusée à travers un haut parleur posé sur une table où trônait une statue de Bouddha. Il y avait un peu d’air frais dans la nuit de ce mai pesant. Et une forme de quiétude que je n’ai pas souvent retrouvée. Vers cinq heures, je suis rentré chez d’anciens étudiants à moi chez qui je créchais à Dumbo. J’étais arrivé chez eux et leur avait offert Dora Bruder et Réparer les vivants. Et les albums de Julien Doré et Christine and The Queens. Le lendemain, j’air revu D. et j’ai dormi chez lui. Le surlendemain, je disais à mes étudiants que l’expérience de New York n’était pas complète sans une walk of shame digne de ce nom – avant d’aller prendre ma douche au petit matin.

« Clap your Hands »

Un an plus tard, je suis retourné à New York ; cette fois-là, je suis resté chez D. C’était toujours dans sa coloc, et, coïncidence, elle se trouvait dans Monroe Street, comme l’appartement de Justin. Il y avait toujours le backyard et la statue de Bouddha, on mangeait des slices de pizza tard le soir et on fumait sur le toit chez ses amis en regardant les avions décoller et au loin la skyline de Manhattan, on buvait des bières et « Take a Walk on the Wild Side » passait à la radio du rade où nous attendions avant d’aller au Nowhere Bar. Je me ravitaillais en capotes dans les jarres remplies des toilettes. C’était bien. La vie, en quelque sorte, était légère, comme elle l’est toujours en vacances, et encore plus de l’autre côté d’un océan. À la fin de mon séjour, j’ai dit au revoir à D. à la station Utica. Je devais prendre le métro pour Port Authority où m’attendait un bus qui devait me ramener à Montréal. Nous nous sommes embrassés avant que j’entre dans la bouche de métro. En descendant les marches, j’ai commencé à pleurer. Dans le répertoire de mon iPod, j’ai choisi « Clap your Hands » de Sia. J’avais besoin d’une chanson gaie, par esprit de contradiction. Il me semblait qu’elle approfondirait par contraste ma tristesse. Dans le wagon, mon mouchoir en papier tombait en lambeaux. Are you OK ? m’a demandé très américainement une américaine très américaine. It’s allright, I’m just so sad, I just don’t wanna leave the city. Et Sia chantait : « Shake me out of my misery, woah woah, oh oh… »

« La mémoire et la mer »

Quand le bus a quitté la gare routière, j’ai décidé de jouer « La mémoire et la mer », de Léo Ferré, mais dans la version de Catherine Ribeiro, car cette chanson me plonge toujours dans la mélancolie. Mon premier mouvement avait été de me diriger vers une chanson joyeuse pour rendre ma tristesse plus profonde : confrontée aux rythmes dansants de Sia, elle n’en était que plus incohérente, et donc plus pathétique. C’était le moment du drame où je pouvais encore faire demi-tour. Quand le bus s’est mis en branle, le demi-tour n’était plus possible, il me fallait donc une chanson triste. Je ne sais pas de quoi parle cette chanson. Je sais simplement que derrière ses mots, battent des vagues d’une tristesse qui me purge et me laisse neuf et sans force devant la vie.

« Mortel »

Deux jours après être rentré à Montréal, je suis retourné sur un coup de tête à New York, pour y passer une nuit et repartir. À la douane, j’ai retrouvé le même agent que la première fois. Il m’a reconnu. Je lui ai dit que j’avais oublié quelque chose aux États-Unis. Je n’ai pas précisé quoi. Mais je n’avais pas l’impression de mentir. Allongé sur le lit de D., j’ai lancé dans le haut-parleur « Mortel », de Fishbach. D. a dit : « Dis donc, on se croirait en 1985. »

« Mortel »

Un an plus tard, j’étais de retour. J’étais encore une fois chez D. J’avais amené du whisky et du vin pour ses colocs, et pour nous, deux cartouches de clope. On s’est roulé un joint qu’on a commencé à fumer. D. s’est chargé de la programmation. Quand « Mortel » a commencé à jouer, je n’ai pas relevé cette coïncidence. Mais j’avais l’impression de retrouver quelque chose, sans savoir quoi.

Fantômes et revenants

Il y a quelques jours, en prenant des bières avec M., j’ai voulu faire le malin et le savant, du style la vie en société, ça me connaît, les arcanes les plus sombres de l’esprit humain n’ont pas de secrets pour moi. Posons d’emblée une chose : pour considérer comme valable, ou pire, comme digne d’intérêt, toute phrase sortant de ma bouche et prétendant délivrer une vérité sur nos comportements, il faut être ou bien fou, ou bien très désespéré. Il n’empêche. J’ai fait semblant d’oublier mes lacunes sociales, mon inhabilité à la vie de tous les jours, mes maladresses amoureuses et plus précisément, mon handicap généralisé concernant tout ce que l’on appelle les relations humaines et que je n’ai jamais vraiment saisi. M. a un crush sur un garçon. Il m’envoie des messages à ce sujet depuis quelques jours. Il est clairement hameçonné, et je ne sais pas s’il en a conscience. M. attendait que son crush réponde à un sms, et la réponse ne venait pas depuis deux jours. M. concluait donc logiquement son récit par cette conclusion : « Je crois qu’il m’a ghosté. » Mais, devant l’aspect définitif de cette sentence, il ne pouvait s’empêcher de préciser : « Mais il like mes tweets et regarde mes stories sur Instagram », sans que je sache si c’était, pour lui, un moyen de se rassurer en intégrant ces détails dans la narration de ce début d’histoire de séduction (tout n’était pas perdu) ou une façon de souligner l’incongruité de ce comportement (il n’était donc pas ghosté, cela n’avait aucun sens). C’est à ce moment-là que je suis intervenu, et que j’ai joué au savant. Voici, en substance, le résumé de ma thèse, que lui ai défendue dans l’intervalle très court séparant la deuxième pinte de la troisième : « Le ghostage éhonté a fait son temps, et nous vivons une nouvelle époque, mes frères : une époque ambigüe, une époque incertaine, une époque faite d’effusion brutale et de tension sexuelle libérées ponctuellement, sous le coup de la nécessité ou de la pulsion, une époque de disparition incomplète et de retours toujours inexpliqués. Ah, qu’il est lointain, le temps où, dans la certitude, nos amis pouvaient nous demander « Tu en es où avec le mec que tu as en vue en ce moment ? », et que nous pouvions répondre « Nulle, part, c’est vraiment un connard, du jour au lendemain, il m’a ghosté, pouf, et il a disparu » ! Non, dorénavant, nous avons changé d’ère : les gens ne disparaissent jamais complètement. Ils se contentent de ne plus donner de nouvelles pendant trois semaines, puis, un jour, sans crier gare, un sms d’excuse arrive : « Désolé, j’ai complètement oublié de te répondre la dernière fois. On se voit bientôt ? » Aussitôt, on s’interroge sur le pourquoi du comment du qu’est-ce-que et du ah-bon. Si l’on est dramatique et romantique, comme moi, mes frères, on s’imagine que l’autre, au bout du fil, dans son petit appartement, vient de repenser à vous, et de se rappeler que vous êtes un garçon chouette et qu’il éprouve des choses pour vous. Si l’on est réaliste ou lucide, on se dit juste qu’il a envie de baiser, et qu’il cherchait un fond de tiroir, un réserviste, un élément toujours motivé pour se mettre au garde-à-vous. Les gens ont perdu le goût de l’absolu et des disparitions définitives : ils n’osent même plus couper les ponts et prendre la fuite sans prévenir. Auparavant, ils étaient impolis, cruels, ils n’avaient aucun scrupule à avoir le mauvais rôle, celui qui n’a même pas l’élégance de dire « au revoir » ou « pas intéressé » : les choses n’étaient certes pas dites, mais au moins, elles étaient claires. Dorénavant, mes frères, habituez-vous : les gens ne diront toujours pas les choses, mais elles seront encore moins claires. Car on vous ghostera à moitié, on vous ghostera de manière civilisée, c’est-à-dire de manière insupportable. On gardera un petit contact, on reviendra de temps en temps, histoire de susciter quelques promesses, puis de redisparaître. N’oubliez pas d’ailleurs, mes frères, que les fantômes sont des revenants, et ceux-là même qui vous ghostent seront ceux qui reviennent. Voilà pourquoi, cher M., cette situation n’a rien d’exceptionnel, voilà pourquoi… »

Mais à ce moment-là, M. venait de recevoir un message. C’était le crush, il répondait.

Une question au milieu de la buée

L’eau froide me cinglait le haut du dos. Si je dis que l’eau froide me cinglait le haut du dos, ce n’est par pour produire quelque effet littéraire que ce soit : elle me cinglait vraiment le haut du dos, et elle était vraiment froide. Ou bien peut-être était-ce le haut de mon dos qui était chaud – et par extension, tout mon corps ? D’où la perception que j’avais d’une haut particulièrement froide et particulièrement cinglante alors qu’elle était peut-être, disons, à température ambiante – ou même tiède, je ne sais pas –, toujours est-il que sur le moment, l’eau froide me cinglait le haut du dos. Par terre, entre mes deux pieds, la mousse du gel douche glissait sur le carrelage noir pour aller s’engloutir dans la bonde : devant moi, reflété dans la porte de la cabine, se tenait un garçon – je ne parviens toujours pas à prononcer ou écrire le mot « homme », et ce peu importe le contexte, sans ressentir d’une manière ou d’une autre un sentiment d’usurpation ou de mensonge, que ce mot « homme » se rapporte à d’autres ou bien à moi –, un garçon donc au corps disgracieux, au ventre un peu trop lourd et d’une graisse un peu trop compacte, aux irréductibles poignets d’amour et à la pilosité un peu trop disgracieusement fournie – c’était moi, une silhouette mal dessinée sur la surface bleu sombre de la porte où pendaient ma serviette, mon boxer trempé de sueur, un autre boxer propre pour l’après-douche. Derrière les cloisons, à ma droite, à ma gauche, j’entendais l’eau froide cingler d’autres corps que le mien et je pouvais presque, par le son, deviner et me représenter leur position au sein de leur cabine respective, la densité d’espace qu’ils occupaient, je pouvais imaginer qu’ils se regardaient eux aussi dans la porte de la cabine, qu’ils se tâtaient les muscles, les cuisses et les couilles avec la satisfaction du devoir accompli, qu’ils étaient heureux et qu’ils étaient comblés – qu’ils étaient bien dans leur corps au milieu de leur cabine, bien au centre de leur cabine et bien au centre de leur vie. Je me suis étalé du shampoing dans les mains – l’odeur était masculine, agressive, c’était une odeur de vestiaire d’homme et de remède à la calvitie. Le mec de la cabine de droite a toussé, s’est raclé la gorge. Un autre un peu plus loin, sans doute par esprit d’imitation, ou bien parce qu’implicitement le premier l’y avait autorisé, a fait de même. Moi, au moment où mes cheveux ont été rincés, et où je me suis frictionné le corps avec ma serviette-éponge séchage ultra-rapide, j’ai regardé mon visage estompé dans la buée, et je me suis dit : « Mais qu’est-ce que je fous là, au juste ? »

Un soir

Nous sommes entrés dans la grande salle de la Gaîté Lyrique et il n’y avait pas de sièges. Seulement quatre bancs aux quatre côtés du rectangle formé par le plateau, un sol fait de dalles de laine, quelques praticables, parfois ; dans le coin à l’opposé de l’entrée, une table avec une grande thermos de thé, du sucre dans une tasse, des touillettes. On ne sait pas vraiment à quoi s’attendre.

Autour de nous, il y avait beaucoup de gens jeunes, le style de jeunes que je ne peux pas m’empêcher d’envier pour leur côté cool, leurs fringues amples, leurs longs cheveux volatils (pour les filles) et la totalité dégingandée de leur allure (pour les garçons). Au début, on ne savait pas trop comment s’installer. Fallait-il s’asseoir, garder de la raideur et de la constance, ou bien d’emblée se mettre à l’aise, s’allonger tout de suite comme si cette position était naturelle, ou en tout cas socialement recevable dans un lieu qui, même s’il nous enjoignait implicitement à adopter de nouvelles postures, ne cessait pas pour autant d’être un lieu de représentation, et donc, de société ? Car après tout, s’il n’y avait pas de scène à regarder et devant laquelle s’asseoir, c’est peut-être parce que nous allions être, nous aussi, en partie, la scène. J’ai enlevé mon grand manteau camel, mon écharpe ; je les ai posés sur mon sac à dos, lui-même au sol, placé derrière moi. Je me suis assis en tailleur et j’ai regardé autour de moi, à nouveau, ces jeunes gens plus cool que moi et qui paraissaient habiter un monde différent du mien. Un monde auquel on ne pouvait accéder qu’à une condition : être à l’aise en toutes circonstances avec la vie. En premier lieu desquelles, à la Gaîté Lyrique, en s’apprêtant à écouter un spectacle intitulé Témoignage d’un homme qui refusait d’en castrer un autre.

*

Nous nous sommes retrouvés avant le spectacle, R. et moi. Dans l’après-midi, je lui avais envoyé un message. Je venais de me rendre compte que le spectacle durait deux heures et demie, et je craignais un peu l’endormissement. Je me connaissais : je m’étais levé le matin vers six heures, j’avais déjeuné au Charivari avec R. (un autre), cela m’avait matériellement empêché de faire ma sieste quotidienne sur l’heure de midi et donc, arrivé à 19 heures, un spectacle de deux heures trente sans acteur, sans scène, sans décor, je me suis dit, mon dieu, cela va être fatal. R. m’a proposé, au pire, de faire autre chose, mais j’ai le goût du défi. Alors j’ai dit non, on reste sur cette idée. Si je m’endors, donne-moi un coup de coude. Réflexe et pratique de vieux couple, bien inhabituels pour une première rencontre. Avant le spectacle, nous avons mangé des sandwiches dans le vestibule de la Gaîté Lyrique. R. a fait tomber de l’avocat par terre, qu’il a ramassé avec sa serviette. On ne voyait presque plus rien sur le sol. C’est à ce moment-là que parmi les spectateurs qui arrivaient, j’ai vu passer H. On avait été en prépa ensemble. À l’époque, elle était très antipathique. Maintenant, elle était très antipathique et danseuse-performeuse (je le sais par ailleurs, cela, bien sûr, ne se voyait pas sur son visage). Il y a du progrès, en somme. Elle ne me voit pas et c’est tant mieux. Et si elle m’avait vu, m’aurait-elle reconnu ? Peu probable.

*

Un peu avant, je marchais avec difficulté sur la neige en voie de glaciation stagnant sur le parvis de la Gaîté Lyrique. Mon parapluie tremblait sous les bourrasques, et moi je tremblais de froid. Je devais corriger ma démarche naturelle (massive, invasive) et la remplacer par les pas préoccupés de celui qui marche en mettant tout son poids vers l’avant dans l’espoir de ne pas glisser. La rue piétonne était entièrement blanche et un vélo en libre service, couché sur son flanc en plein milieu de la route, avait déjà presque entièrement disparu sous les flocons. Dans ce décor crépusculaire de ciel blanc sale aux reflets feu, les lumières du théâtre, déversées vers l’extérieur à travers les grandes portes vitrées, ressemblaient presque à des feux follets, et indiquaient sa route à mon regard plissé.

*

Prétendre n’avoir jamais pensé à H. depuis la fin de mes années de prépa serait un mensonge, pour la simple et bonne raison qu’à peine dix jours plus tôt, je m’étais retrouvé à taper son nom sur Facebook car je soupçonnais qu’elle fût, de manière plus ou moins lâche, reliée au garçon que j’avais rencontré à une soirée (Le Garçon), et il s’était avéré qu’en effet, tous deux se connaissaient, ce qui n’avait pas manqué de me surprendre car les hasards de l’existence ; de telle sorte que la voir réapparaître ici et dix jours à peine après cette découverte était une coïncidence qui m’amusait, et la voir passer, dans son grand manteau, avec son écharpe rouge et son nez qui ressemblait au bec d’un aigle me rappela immédiatement Le Garçon, bien qu’une fois encore, le verbe « rappeler » soit un mensonge : je pense à lui tous les jours et j’avais même parlé de lui quelques heures plus tôt, au déjeuner.

*

Très vite, R. est passé de la station assise à la station allongé, et j’ai fait pareil. D’ailleurs, presque tous les spectateurs, à l’exception de ceux assis sur les bancs, étaient à présent étendus sur les dalles de laine qui, il faut l’avouer, étaient plus confortables que prévu. Il y avait quelque chose d’un peu gênant au début dans l’idée que quelqu’un avait près de sa tête mes Doc Marteens, et que ma tête n’était pas loin elle non plus des chaussettes d’un autre spectateur, mais au bout de quelques minutes, je ne ressentais plus trop la gêne, et de temps à autres, je jetais un coup d’oeil discret en direction de R., qui regardait le plafond, et dont on aurait pu croire qu’il était allongé sur son lit. Ce qui est un peu étrange, comme façon de faire connaissance. Je veux dire, être allongés côte à côte au milieu d’une grande salle avec d’autres spectateurs allongés, et qui comme nous écoutent l’enregistrement d’une interview pendant laquelle un homme décrit à un autre homme le plaisir qu’il prend à enfoncer une sonde dans l’urètre d’hommes qui lui sont soumis.

*

Comme le spectacle est composé de trois interviews ayant eu lieu durant trois journées différentes, un intermède séparait chacune des séquences. Pendant cette relâche, beaucoup parmi nous se sont dirigés vers la petite table avec la thermos de thé. Moi, je suis resté allongé à regarder le plafond, et à un moment, j’ai vu le regard de H. se poser sur moi et, je crois, me reconnaître. Mais peut-être je me fais des idées.

Deuxième personne du masculin

J’ai changé de parfum. J’ai abandonné mon Eau d’Issey acheté au duty free de l’aéroport de Montréal, et que j’ai depuis presque deux ans. J’ai posé le flacon en forme de monolithe noir sur le rebord de mon lavabo. Depuis, c’est 2001 l’Odysée de l’espace à chaque fois que je me brosse les dents. Avant l’Eau d’Issey, mon parfum, c’était Ambre nuit, que mon ex m’avait offert en grosse bouteille pour Noël, et qui m’a tenu un an seulement. Mais ces derniers jours, j’ai eu envie de changer. Changer de parfum c’est changer de personnalité. C’est le vêtement de la peau nue.

L’autre jour, en sortant du métro à Edgar Quinet, il y avait un garçon devant moi dans l’escalier. Il était plus jeune. Il devait avoir, disons, vingt-deux ou vingt-trois ans, je n’ai jamais été très doué pour deviner l’âge des gens à partir de leur visage. Comme toujours, le vent s’est engouffré dans la bouche de métro et m’a fouetté la face avec des gouttelettes de pluie. Mais quelque chose d’autre m’a surpris, en plus du vent, de la pluie, du froid, ce résumé de mauvaise humeur et de dépression météorologique qui nous assaille après le confort moelleux du trajet en métro. Ce quelque chose, c’était son parfum. Un parfum direct, sans détours, un parfum qui vous prend le nez et la tête, et qui vous donne, dès le petit matin, une envie de vomir. Un truc du genre Brut de Fabergé ou Le Mâle de Jean-Paul Gaultier aspergé en trop grande quantité, mais tout de même plus Brut, enfin je crois. Un parfum sans subtilité, un parfum qui en impose. En bref, un parfum d’homme.

Les parfums d’homme sont comme les hommes : ils s’imposent.

Qui n’a jamais fait l’expérience d’un voisin de bus, d’un collègue de travail, d’un voisin de métro ayant eu la main lourde sur l’after-shave et le déodorant ? Quand ça m’arrive, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer l’homme en question, devant le miroir de sa salle de bains, les cheveux encore mouillés du shampoing qu’ils viennent de recevoir, s’asperger gaiement de produits en chantonnant : « Je suis un garçon, je suis un garçon, un vrai garçon, un vrai garçon ! » Et les garçons, les garçons, les vrais garçons sentent l’after-shave, le déodorant, et les gels douche étiquetés « sport » aux odeurs lourdes, boisées et fraîches.

Les vrais garçons font aussi d’autres choses de vrais garçons : ils pissent debout en faisant le maximum de bruit avec leur jet au fond de la cuvette ; quand ils sont aux urinoirs ils écartent les jambes comme si le sexe qu’ils sortent de leur braguette était énorme, imposant, d’un poids tel qu’il faudrait le soupeser à deux mains ; ils s’assoient en écartant les jambes pour occuper l’espace. Tous les gestes qu’ils font, on croirait qu’ils les font pour occuper l’espace le plus possible. Pour dire « Je suis là ». Leur parfum, c’est pareil. Il est une force d’occupation. On ne peut ignorer qu’ils sont là. Jusqu’aux narines.

J’ai eu ma période Le Mâle vers seize ans, comme beaucoup de garçons. Ensuite, j’ai renoncé aux parfums d’homme. Je leur ai préféré, par provocation, les parfums de femme, et plus encore, les parfums de vieille dame. Je portais des eaux de Cologne de mauvaise qualité aux senteurs de lavande, d’oeillet blanc, de muguet. Le genre d’odeur qu’on s’attend à trouver associé aux peaux ridées et relâchées, aux fraîches odeurs de crème de troisième âge, aux sérums anti-vieillesse et anti-temps-qui-passe, mais certainement pas à un adolescent de dix-sept ans avec une moustache toute neuve, des cheveux longs et noirs, et des hormones hyperactives. J’avais renoncé à la virilité agressive. Du moins, c’est ce que je me disais, car, en y repensant maintenant, je me rends compte que je n’avais pas du tout rompu avec cette virilité justement : ces eaux de Cologne de grand-mère, je ne m’en parfumais pas. Plutôt, je m’y noyais. J’appuyais sur le bouton du spray et je m’en recouvrais chaque centimètre carré de mon cou. Chaque recoin. Sous le menton, derrière les oreilles. Dans la nuque, sur mes écharpes. Je voulais laisser derrière moi une traînée de parfum. Je voulais m’imposer, imposer mon renversement de valeurs, certes, mais m’imposer tout de même. Je n’étais pas différent des autres garçons qui pensent que le monde gravite autour de leur queue. Puisqu’en substance, ce que je disais, c’était : « Regardez, je sens le muguet et l’oeillet, mais j’ai une queue moi aussi, et je vais vous en mettre plein le nez. » Mon goût des parfums capiteux venait sans doute aussi de cette nécessité de faire sa place, de s’imposer. Nous ne sommes pas différents des chiens qui marquent leur territoire, même si l’espace que nous marquons et occupons est avant tout mental.

Récemment, donc, j’ai changé de politique. Fin décembre, j’ai acheté des choses que je n’aurais jamais pensé acquérir : des masques pour la peau, des crèmes, des repousse-cuticules, des crèmes teintées, des crèmes pour les mains, des gels pour le gommage. On ne peut pas faire moins masculin dans les pratiques. La première fois que je me suis passé de la crème de nuit, en sentant son contact frais contre ma peau, un petit frisson de contentement m’a traversé le dos. Ce n’était pas seulement la douceur d’une rencontre entre un épiderme fatigué et le produit destiné à l’apaisé, mais aussi et surtout la satisfaction d’en avoir en un sens fini avec l’obligation de la virilité directe, sans nuance. La virilité du « je me passe un coup d’eau après le rasage, puis l’after-shave, et c’est bon, je suis prêt à conquérir le monde et à faire claquer mes petits talons fort sur le bitume, protégé par mon costard cravate ».

J’ai acheté une eau de Cologne neutre et dont le parfum est subtil. Il s’évapore lentement et laisse une trace discrète dans l’air. C’est romarin, cèdre et agrumes. Je l’aime beaucoup car elle me rappelle le cou d’un garçon que j’ai aimé, dont le corps sentait la lessive et le frais d’un parfum dont je n’ai jamais su le nom. Et j’adorais son côté masculin.