Chut(i)er

De l’été

Les cerises écrasées sous les pieds dans un jardin de banlieue, Madame Bovary lu pour la première fois dans un hamac de jardin de banlieue, les traces violettes du jus de cerise sous la plante de mes pieds, les journées pieds nus comme un bohémien, les nuits sous une tente Quechua dans un camping excentré d’Avignon pendant le festival, la chaleur dans un Airbnb sous les toits à Madrid, les châteaux de sable sur la plage d’Hendaye, la moiteur estivale des 40 degrés de Cambridge, Ma, sur le perron du 13, Clinton Street, les hommes madrilènes du quartier de Chueca, la promenade rue Vieille-du-Temple vers 23 heures, la canicule dans un studio de 20m carrés dans le 20e, la sueur qui trempe mes draps, la cigarette après l’amour, le T-shirt blanc du beau garçon qui se plaint de son corps, le bruit des gens qui se remettent à vivre, Paris au mois d’août sans personne, un soleil qui blanchit la couleur du ciel et annule presque mon ombre, une déambulation dans le Marais et nos bras se frôlent et j’aimerais l’embrasser, j’aimerais qu’il m’embrasse et me ramène chez lui, les bières bues un peu partout comme si rien n’avait d’importance, rien d’autre que ce verre, les garçons du Duplex, marcher dans les rues sans qu’il fasse encore nuit, la mélancolie heureuse du Uber, parler espagnol et se sentir complet, parler anglais et se sentir complet, ne pas prévoir de vacances dans des pays lointains, un hug satisfaisant/insatisfaisant, ma sueur en flaques dès les 30 degrés, les musiques d’été pour accentuer ma gaieté, l’odeur des filles qui risquent le monoï, le manoir de Deauville, faire l’amour dans la salle de bains, le maillot Vilebrequin et les glaces Martine Lambert, le jour où F… m’annonce qu’il va mourir, la plage normande, je le regarde partir après le hug, la nuit remplie à ras bord de désir, marcher la nuit pour se sentir plein soi-même de ce désir, pénétré de ce désir, le monde parle à nouveau, prendre langue avec le monde, c’est un garçon plié comme un origami et c’est ce qui me plaît, les cigarettes d’une heure du mat en été, mes voisins baisent et leurs cris résonnent dans la cour.

Taxi mélancolique

Les trajets en taxi ont toujours eu pour moi quelque chose de romanesque, sans doute parce que, banlieusard de la classe moyenne basse, je ne me rappelle pas avoir jamais pris un taxi avant d’habiter Paris. Je n’en avais pas l’usage ni les moyens, et quand je pense à ce qui me différencie essentiellement des gens que je fréquente maintenant, c’est avant tout ceci qui me vient à l’esprit : mon ignorance des taxis, ma non-habitude des taxis. Je suis de ceux dont l’adolescence s’est faite en marchant, ou sur la place arrière d’un scooter, ou dans la voiture du premier ami qui passa son permis, et nous offrait du même coup une possibilité de liberté. Des adolescences aux soirées passées chez les uns et les autres mais pas dans les bars, le zonage sur la place de la ville à côté du Carrefour, les discussions au petit matin dans une bagnole garée au bord d’un champ. L’attente du premier Transilien qui reliait nos trois villes conjointes.

Le geste même d’héler un taxi me paraissait n’appartenir qu’au monde du cinéma, au même titre que les invasions extra-terrestres (peu probable dans la réalité) ou les histoires d’amour impossibles mais qui finissent bien (personne n’en a jamais vu) – des gens propres sur eux, beaux et minces doivent soudain se rendre en catastrophe à l’autre bout de la ville. Debout sur le trottoir, ils lancent le regard en tous sens, aperçoivent un véhicule au loin, lèvent la main comme s’ils l’avaient toujours fait, s’engouffrent par la portière dans un grand froissement de manteau et indiquent d’une voix pressée le nom d’une rue. Longtemps je me suis dit que je serais incapable de lever cette main-là, d’exécuter ce geste précis sans me tromper, comme j’ai toujours été incapable de dire « je t’aime » ou d’adresser la parole à des inconnus en soirée sans me sentir encombré de moi-même.

Quand je ne vivais pas à Paris, je n’avais qu’une seule envie, c’était d’y vivre. Quand j’y ai enfin emménagé, je n’ai eu qu’une envie : en partir. C’est qu’avec la distance, la ville m’apparaissait au loin comme un château tout embrumé, nimbé de romanesque et de littérature. Une ville peuplée uniquement de personnes hélant des taxis, des gens beaux et minces et propres sur eux et qui ont les moyens. Des gens, en somme, qui n’ont rien à faire avec moi et avec qui je n’ai rien à voir.

Par la suite, j’ai pris des taxis et parfois même j’en ai helé. La suite des événements, toujours, je ne m’en souviens pas. C’est qu’à peine, forcé par les circonstances ou aidé par l’ivresse, étais-je parvenu à lever gauchement la main droite, je rentrais dans un autre monde, une autre dimension où je n’étais plus moi-même, où je n’existais plus. Je devenais quelqu’un d’autre sans réalité. Ce que j’ai pu dire assis sur les banquettes de cuir, je ne m’en souviens pas ; les paysages de ville, je ne m’en souviens pas. Les émissions de radio écoutées par les chauffeurs, je ne m’en souviens pas. Elles sont l’entière propriété d’un personnage de roman avec qui je partage un nom et à qui je prête mon corps.

Le romanesque, pour moi, est toujours triste. C’est un support à ma mélancolie. Quand je suis triste, je me raconte des histoires dans lesquelles je suis triste. Je ne suis pas un personnage de comédie, à croire qu’on ait tous un registre dans la vie. Mon roman préféré est Madame Bovary. Il n’y a décidément pas de hasard. Je regarde les rues défiler, le front posé sur la vitre du taxi, et je me vois de l’extérieur : une caméra filme mon air las.

Uber a changé beaucoup de choses. En supprimant le geste de la main droite, il m’a, sans doute, libéré du complexe de n’être pas un bourgeois. Seulement, nous sommes des êtres de reflexes, des êtres que la vie a pliés comme des origamis. Je ne sais pas à quelle espèce de cocotte en papier j’appartiens, toujours est-il que je trouve toujours, dans un Uber ou un taxi, le lieu idoine à ma tristesse de fin de soirée.

Si toi aussi tu aimes la sérénité, abonne-toi

« Bonjour à tous, namaste » me chuchote au creux de l’oreille une voix d’homme, et aussitôt, mon cerveau ne peut s’empêcher de me bombarder d’images : femmes aux cheveux longs et bandeaux (Etats-Unis, circa 1970), échoppes à cristaux qui puent l’encens et la sauge, Samuel, ce collègue pénible dont le voyage en Inde a « transformé sa vie » (« ces gens n’ont rien, mais il y a une telle spiritualité… tu comprends »), et enfin, des éleveurs de chèvres dans le Larzac arborant d’antédiluviennes Birkenstock aux pieds.

Comme me l’a conseillé la voix d’homme chuchotante, j’ai adopté pour cette séance une position confortable. En l’occurrence, je suis allongé en pyjama informe sur mon lit, les yeux fermés. (« Vous sentez déjà les pensées se calmer. ») Le casque sur les oreilles, j’écoute et je me plie à ses conseils. On me donne un objectif qui ressemble à un ordre : aujourd’hui, vous allez devoir vous relaxer. Je suis déjà stressé à l’idée d’échouer. C’est cependant un projet intéressant : « Faites le vide dans votre mental. » Très bien. Pourtant, une question me trotte dans la tête : « Mais putain, c’est où le Larzac, pour commencer ? »

L’espace d’un instant, une autre pensée me traverse : à quel moment est-ce que j’ai merdé ? Où est-ce que j’ai déconné pour me retrouver un beau jour à taper dans la barre de recherche de Youtube les termes « méditation » et « calme » dans un but non-ironique ? Puis une autre pensée : il y a-t-il une façon ironique de taper « méditation » et « calme » dans la barre de recherche de Youtube ? Puis une autre : il y a-t-il un rapport ironique à Youtube ? Et puis : Youtube est-il ironique ? Enfin : qu’est-ce que l’ironie ?

« Vous sentez le calme vous posséder petit à petit », dit la voix chuchotante d’homme, alors je reviens à moi. C’est comme si je venais de recevoir un coup de règle sur les doigts, et je n’ai pas envie de rater cet examen. Aujourd’hui sera une bonne journée. Aujourd’hui sera une journée calme, lumineuse, une journée sereine. J’ai envie de mener une vie sereine et saine. J’ai envie de poster des vidéos de yoga en story sur mon Instagram. J’ai envie de me lancer dans la pâtisserie et de montrer au monde mes réussites indubitables en matière de fraisiers et de tarte aux pommes : régularité de la coupe des fruits, laquage irréprochable au sucre, motif esthétisant à la surface du gâteau, prise de vue impeccable, potentiel de likes estimé à plusieurs K. Il est vrai que la vie des gens me paraît très relaxante vue de chez moi. En tout cas, quand j’oublie de m’y comparer.

« Vous allez progressivement scanner votre corps en esprit », continue la voix d’homme. Je ne sais pas comment on scanne en esprit, et cela me perturbe. Quelle est la façon adéquate de scanner son corps ? Et surtout, en esprit ? A peine ai-je décidé de prendre en main mon existence, et déjà, on m’assigne des buts irréalisables. J’en conclus que le monde m’en veut, mais je m’exécute. Je me scanne, et pas qu’un peu. Aucun centimètre carré de mon corps n’échappe au crible. Je synchronise ma relaxation avec ma respiration : j’inspire en visualisant une partie de moi, et quand j’expire, elle se relâche.

« Pensez bien à vos mâchoires », me dit l’homme, et je pense à mon dentiste. Il y a un mois et demi, il m’a annoncé avec un petit sourire que je faisais du bruxisme. Vous grincez des dents monsieur, vous ne vous en étiez jamais rendu compte ? J’hésitais à lui répondre que je n’avais jamais été réveillé par le bruit de mes propres dents, mais je me suis contenté de dire non. Le dentiste a sorti de son tiroir un classeur cataloguant toutes les horreurs qu’une bouche peut contenir, et s’est arrêté à l’onglet bruxisme. Avec un sourire franc cette fois-ci, il m’a tendu deux pages pleines de photos. Fichées dans leurs mâchoires, les restes de dents limées la nuit par des rémouleurs aussi inconscients que moi ressemblaient à des rognures d’ongles collées sur des gencives. Puis il a dit : « Voilà ce qui vous attend si vous n’arrêtez pas de grincer des dents. » J’hésitais à lui répondre que, ignorant que je grinçais des dents, je ne voyais pas comment remédier à ce problème, pour la simple et bonne raison que je n’étais pas maître de moi-même quand je dormais, et qu’après tout, comment on se dégrince les dents ? Il y avait une technique ? Mais je me suis contenté de dire d’accord. « Vos mâchoires se décrispent », me dit l’homme dans mon casque. Et moi je pense : « Peut-on rester séduisant quand on a des ongles de bébé en guise de dents ? » Puis je me demande : « Ai-je un jour été séduisant ? » Puis : « Vais-je mourir seul ? » Enfin : « Retrouvera-t-on mon cadavre allongé sur mon lit en pyjama, le casque encore vissé sur le crâne ? » Titre des journaux : « Il cherchait à se relaxer, il a connu le repos éternel. »

Il est vrai que j’ai du mal à trouver le sommeil. J’ai essayé beaucoup de choses : ramener des tonnes de flacon de mélatonine quand je vais aux Etats-Unis, boire des alcools forts, prendre des médicaments pour schizophrènes, me fatiguer par le sport ou par le sexe, renoncer aux écrans après vingt heures, me masturber sans répit pour dégager des hormones, aligner les joints, compter les moutons, lancer sur Spotify une playlist « sons de la nature » où des oiseaux font crouuucrouu posés sur des branches et sous la pluie qui tombe entre les feuilles, écouter des émissions culturelles. Certains de ces subterfuges ont porté leurs fruits – il n’en demeure pas moins que pour moi, m’endormir est très souvent un défi.

Mais je n’écoute pas cette vidéo pour dormir. Je l’écoute pour être serein. Pour reprendre le cours de ma vie. « Appropriez-vous votre corps », me dit l’homme. J’ai envie de rire, mais je me retiens. « Maintenant, visualisez votre paix intérieure. » C’est là que tout se corse. J’ai beau chercher, ma paux intérieure résiste à toute tentative de visualisation. J’ai beau chercher, rien ne vient. A quoi ressemble une paix intérieure ? A quoi ressemble la paix intérieure des autres ? Ont-ils quelque part dans leur cerveau une image de paix intérieure qu’ils peuvent dégainer sur commande ? Je fouille, mais rien. Mes pensées divaguent sur les choses qui m’apaisent : des photos de chaton tout mimis sur Internet, le moment où les bonbons s’emboîtent correctement dans une partie de Candy Crush, le bruit de feuilles qu’on déchire après avoir terminé une tâche, des alignements parfaits de livres classés par ordre alphabétique. Je doute, néanmoins, que ma paix intérieure se trouve là-dedans. « Imaginez ce moment où vous vous êtes senti plein de sérénité et de calme. » Et là, badaboum. La seule image qui me vient, c’est moi dans les bras d’un garçon. Des mains qui me caressent les cheveux. La sueur froide d’une nuit courte passé après l’amour. Le contact peau à peau d’un ventre nu et d’un dos nu. Les grains de beauté. L’odeur de la peau laiteuse. La promesse d’un petit déjeuner sans trop de paroles, avec seulement les mots sous le silence, ces mots qui n’osent pas dire : « on a baisé ensemble, mais on ne se verra plus. » J’ai une paix intérieure low-cost de coups d’un soir décevants. Ma paix intérieure vit dans une comédie romantique du début des années 2000. « Représentez-vous votre paix intérieure. » Et je vois défiler les visages presque effacés de mes amants d’une nuit. Comment celui-ci s’appelait-il ? Et celui-là ? Oh tiens, je l’avais oublié. Suis-je une salope ?

« Suis-je une salope ? » me demandé-je allongé sur mon lit en pyjama informe, tandis que l’homme me murmure : « Voilà, tout doucement, vous revenez tout doucement à vous, relaxé, reposé… Vous pouvez à présent reprendre votre journée… plein de calme et de sérénité. »

Bribes

Dans le métro, je suis tombé sur un garçon, assis sur le strapontin opposé au mien, avec qui j’avais parlé une nuit sur Grindr. Ses sourcils et cheveux roux étaient d’emblée reconnaissables et ne laissaient planer aucun doute sur son identité. Le garçon avait les yeux rivés sur son téléphone et ne m’a pas vu, ce qui m’a laissé le loisir de le regarder tranquillement, et d’essayer de me remémorer la teneur de nos échanges lointains. Je me suis aperçu que j’en avais de nombreux souvenirs, pour certains très précis, et que j’avais gardé en mémoire certains détails de sa vie sexuelle, ainsi qu’une photographie mentale de son corps nu, de sa peau très blanche, de son sexe court. Je me suis demandé si je connaissais mieux ce garçon que ne le connaissaient les autres passagers du fait de ces informations, ou si le mystère d’un être, de cet être, restait tout de même entier. C’est un débat philosophique que je n’ai pas tranché.

*

Il m’est devenu soudain indifférent de n’avoir pas beaucoup d’amis. 

*

Ce soir-là était un soir de solitude. Les livres ne me disaient rien, tout comme l’écriture ou le dessin, et je n’avais pas la concentration pour visionner un film. Pour combler cette forme particulière de l’attente qu’est la solitude, une attente vide ou vidée, j’essayais de me créer un lien avec mes contemporains, signalant mon existence physique par la création rapide d’une story sur Instagram, une de ces stories lancées un peu au hasard de l’ennui et qui ne servent, en définitive, qu’à émettre une trace d’activité humaine, avec au fond du coeur l’espoir mince d’obtenir une réponse — l’hypothèse, la potentialité d’une réponse instituant en quelque sorte ce geste. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant, une fois la story enregistrée, que non seulement je n’y apparaissais pas aussi repoussant que dans ma vie quotidienne, mais que — était-ce la lumière ? l’angle de vue ? — j’y étais même, pour le dire sans détours, assurément baisable. Quelques réponses vinrent et m’assurèrent de ce point. Mais loin de me rassurer, elles me plongèrent, au contraire, dans plus de tristesse encore : la question était de rendre sa vie physique plus conforme à celle d’Instagram. 

Mauvais génie

Ça y est, je l’ai fait. J’ai pris le gros sac en plastique épais, celui qui se froisse dans un grondement de tonnerre. D’habitude je n’aime pas l’utiliser, mais là, je n’avais pas le choix. Il fallait du contenant, un tote-bag n’aurait pas suffi. J’ai trop de tote-bags. J’ai des tote-bags dans des tote-bags dans des tote-bags, roulés en boule, bourrés les uns dans les autres, écrasés dans le bas de mon placard dans l’entrée-cuisine. Parfois j’ai l’impression que ma vie elle-même est pareille à ces tote-bags : roulée en boule sur elle-même, ce n’est pas un appartement c’est un studio c’est quatre pièces en une, ça fait gagner de la place et des déplacements inutiles, tendez le bras depuis votre lit pour faire cuire vos œufs au plat, c’est pratique, direct un petit-déjeuner au lit. L’ennui c’est que le quotidien prend de la place. Que la vie prend de la place. Vivre : se réveiller, manger, expulser le mangé, dormir. Ouvrir les yeux, manger, jeter le surplus, fermer les yeux. Jeter les emballages. Jeter les épluchures. Jeter les restes. Se jeter dans la poubelle en même temps. Brosser ses peaux mortes. Balayer la poussière. Jeter. Les sacs poubelle se tendent. Mon studio est petit. Descendre les sacs poubelle tendus. Mettre les sacs poubelles tendus sur le pas de ma porte la nuit, les descendre au matin. C’est ma voisine qui a trouvé la combine. Astucieux, on reprend quelques centimètres carré au désordre, aux ordures. Je n’ai aucune constance c’est un de mes défauts. Aucune envie de me foutre des pieds au cul, de suivre un rythme. Samedi courses dimanche ménage. Samedi bières dans le Marais, dimanche dépression du soir en écoutant le Masque et la Plume. Aucune envie, de bonnes résolutions chaque année : tenir un agenda, écrire dans l’agenda, suivre l’agenda. Je regarde l’agenda et les choses-à-faire. Je referme l’agenda et je ne fais rien. Je déteste faire la vaisselle. Certaines personnes aiment ça. Ils disent que ça les repose, comme le repassage. Je déteste descendre les poubelles. Je déteste descendre la poubelle des objets en verre. Les bouteilles de Leffe s’accumulent sous l’évier, avec les bocaux d’ails, les verres à moutarde, les petits pots de yaourt la Laitière qu’on engloutit en deux coups de cuillère, les pots de café soluble, quatre ou cinq grosses tasses par jour, sans compter celles du boulot. Je déteste ça. J’ouvre la porte du placard et chaque jour plus de verre dégueule. C’est une pyramide transparente. Presque transparente, rapport au yaourt mal raclés, aux grains de moutarde qui stagnent dans le fond, au café que je n’ai pas pu chercher avec ma cuillère. J’ouvre la porte et je regarde et je ne fais rien. Ça peut durer des semaines. Ça peut durer des mois. Mais aujourd’hui, je l’ai fait. J’ai pris le grand sac en plastique épais Carrefour qui fait un grondement de tonnerre, et en un grondement de tonnerre je l’ai déplié. J’ai posé un à un les réceptacles en verre dans le grand sac en plastique épais Carrefour. Je me suis demandé comment je pouvais accumuler autant. Comment je pouvais jeter autant. Comment je pouvais gâcher autant, cracher autant, créer autant d’ordures. J’ai pensé à la production des familles nombreuses. J’ai pensé à la production de ma rue, de mon quartier, de la ville tout entière. Ça donne le vertige et ça dégoûte un peu. Combien de tonnes, je me demandais. Combien de petits yaourts La Laitière et combien de coups de cuillère. J’avais gardé les bouteilles de Leffe vides mais ce n’était pas complètement par flemme. En les mettant une à une dans le gros sac Carrefour, j’ai repensé à la soirée. Le contexte. Le comment elles avaient été bues, quand elles avaient été bues. Avec qui. Avec lui. Avec le garçon. J’avais encore besoin de les sentir près de moi. Près de moi oui sous l’évier, inutiles, pleines de vide mais pleine aussi de souvenirs. Le garçon assis devant moi. Nos coudes posés sur la table rétractable. Le surimi les olives les chips les clopes taxées. Les cendriers qui débordent, la discussion. Son regard, son grand corps amaigri, son petit cul moulé dans son jean et mes envies de lui, là, maintenant. Mon envie baise, mais non. On avait sifflé douze ou seize bouteilles je ne sais plus. C’était presque minuit et j’espérais qu’il serait bientôt trop tard pour qu’il chope un métro. Je me la jouais Shéhérazade, la conversation devait durer, durer sans s’arrêter. Sans lui laisser le temps de regarder sa montre, son portable. Sans lui laisser le temps. Oh quel dommage le métro est fermé tu peux rester dormir si tu veux ça me gêne pas. Bien sûr que ça ne me gêne pas. Mais non. Il était parti vers minuit quinze, et j’avais dit au revoir oui c’était sympa, revoyons nous-bientôt, quand je voulais dire, pourrais-je si tu me le permets te sucer la queue. J’étais seul dans mon studio, les cadavres de bouteilles tout autour de moi. Odeur de clope lourde et déprime, assis sur mon tabouret je regardais les photos sur mes murs. Encore une tentative ratée encore une. J’ai fini d’amasser les bouteilles de Leffe vides dans le sac Carrefour. Vues comme ça, elles ressemblent à des lampes magiques pleines d’un mauvais génie. Le mauvais génie, c’est le garçon, ce garçon né avec la séduction comme d’autres avec des yeux bleus ou une couille en moins. Je les ai gardées avec moi pour ne rien oublier. Je n’avais pas envie d’oublier. Je n’avais pas envie d’oublier la soirée ni le garçon ni les sentiments que j’avais pour lui. Ni l’humiliation ressentie en le courtisant trop longtemps. Tout ça, résumé dans un sac de bouteilles de bière vides. J’ai descendu l’escalier, j’entrechoquais joyeusement le verre à chaque marche, et devant la poubelle blanche, une à une, j’ai poussé les bouteilles à travers le trou. Je me suis surpris à les pousser toujours plus forts. Rageur, énervé. Mais je ressentais comme un plaisir sadique à en finir si violemment avec mon obsession. C’était comme frapper sur une grosse statue à l’effigie du garçon. Frapper à coups de masse. C’était plaisant. Maintenant tout est terminé.

Sur un Polaroid perdu oublié ou jeté peu importe

Sophie Calle a fait une œuvre d’un carnet perdu par un homme et qu’elle a retrouvé. Alain Fleischer, lui, a fait un livre d’une anecdote similaire. Dans les deux cas, la vie des autres est entrée par hasard dans leur vie. Quotidiennement, on fait l’expérience des autres, mais pas de leur histoire : leur trajectoire n’est somme toute qu’un bruit de fond pour notre existence. Les autres du métro, les autres de la rue, les autres du supermarché, les autres parents devant les grilles de l’école, les autres spectateurs du cinéma, tous ces autres ne sont, en fin de compte, que des figurants – il m’arrive parfois de douter de leur réalité, il m’arrive parfois de croire qu’ils ne vont pas vraiment quelque part, que leur passage dans mon champ de vision – ils sont dans le champ comme des acteurs temporaires – constitue la totalité de leur occupation, qu’ensuite, leur visage se détend, se détricote, ils reprennent leur forme originelle – quelle est la forme des autres quand ils ne sont plus des autres ? – et retournent au néant dont, ponctuellement, ils ont été tirés. Quelquefois, un autre brise le quatrième mur et se comporte de manière inattendue : une femme me parle soudain au cinéma, un homme engage la conversation, et je suis partagé entre deux sentiments contraires : existe-t-il des autres qui ne soient pas complètement des autres, mais des autres comme moi ? L’autre réaction : les autres ont-il poussé le vice jusqu’à s’accorder, de temps en temps, de petits effets de réel de cet acabit, histoire de me faire croire qu’ils ne seraient pas des autres ? Tout cela me plonge dans des raisonnements sans fin ni but, et que je n’arrive pas à démêler, de telle sort que je me retrouve, devant ces incongruités de la scénographie, un peu suant et assurément idiot – en tout cas apeuré.

J’aime que les autres apparaissent dans ma vie sur la pointe des pieds, de manière furtive, presque clandestine, fantomatique – ça me rassure, ils ne sont pas trop envahissants, et je n’ai pas à réagir à la concrétude sensuelle de leur présence physique. Les autres ne m’intéressent que quand ils sont absents – quand ils sont un support à rêverie. Quand ils deviennent un autre, sans pour autant cesser d’être les autres – quand ils ne sont rien, vraiment, pour moi.

Récemment, un autre est apparu dans ma vie sur la pointe des pieds – le 6 août exactement. Il devait être dix heures et il faisait déjà très chaud. Je me dirigeais à pied vers Nation, prendre le métro pour m’amener au travail. Du Rihanna dans les oreilles, Fresh off the runway, je marchais rue Taillebourg. Après avoir passé le restaurant, j’ai remarqué, par terre, deux Polaroid qui traînaient. L’un était entièrement noir. Je le regrette maintenant, mais je ne l’ai pas ramassé, je l’ai abandonné au piétinement sur le bitume.

L’autre, le voici.

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Le romanesque aurait voulu qu’une personne le perdre, et que j’entraperçoive dans ce petit morceau de pellicule, un fragment de la vie d’un autre. Il est plus probable, évidemment, que quelqu’un l’ait juste jeté en compagnie de son jumeau, ce qui, après mûre réflexion, n’est pas un événement moins romanesque que ma première hypothèse. Plus les années passent et plus j’abandonne l’idée d’un romanesque essentiel. Ça doit être ce qu’on appelle évoluer – en tout cas en terme d’esthétique.

Le romanesque aurait voulu des choses, mais le romanesque n’existe pas, et les choses qui n’existent pas ne peuvent vouloir d’autres choses, encore moins les exiger, donc. Le Polaroid en question ne m’a rien appris de son propriétaire ni de son modèle. Pas de visage, pas de traits identifiables, cheveux blonds ou noirs, yeux noisettes, rien. Tant pis ou tant mieux. Pourtant, pour une raison ou pour une autre, cette photo m’a plu, me plaît. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être à cause de la bande de couleur plus sombre qu’on peut apercevoir dans le coin droit du cliché – sans que je sache si cette bande provient d’un défaut du développement ou de la prise de vue elle-même, ou même si elle est le résultat, après l’apparition de l’image, d’une dégradation toute contextuelle (une semelle écrasant le film au sol, un mégot brûlant la surface, un peu d’eau d’une flaque imbibant le papier) –, peut-être et plus sûrement à cause de l’échec, pur et simple, du projet initial – qu’essayait de prendre cet autre que je ne connais pas, et qui s’est dérobé par défaut du geste technique garant du succès ?

Je l’ai souvent dit, les échecs m’intéressent davantage que les succès. Ils m’émeuventinfiniment plus. Je déteste les chefs-d’oeuvre. Les chefs-d’oeuvre m’ennuient. Je ne crois pas que ce soit une catégorie très intéressante. La réussite m’ennuie. La perfection m’angoisse. L’ambition qui n’est pas parvenue à trouver sa forme me paraît bien plus excitante – car alors quelque chose déborde, et ce quelque chose est la vie, le sentiment, la réalité du corps des êtres humains derrière leur production, la réalité de nos aspirations, de nos rêves. Quelque chose comme la chair. Beaucoup de gens aspirent à devenir quelqu’un et le deviennent pour de bon, tant mieux pour eux. Un nom sur une stèle ou une pierre tombale, c’est aussi quelqu’un. Parfois, je me dis que je préférerais ne pas être quelqu’un, mais une personne qui a manqué son développement – qui a raté le coche, mauvais timing, l’élève n’est pas allé au bout de ses capacités. C’est peut-être pour ça que cette photographie me touche autant, mais encore une fois, mon plan était d’évoquer une photo et de la décrire, et me voilà rendu à parler de moi. Je suis décidément incapable de mener à bien le moindre projet.

Je me demande souvent comment les autres parviennent, de leur côté, à supporter la vie. La vie est globalement insupportable. La vie est fatigante. Je me demande comment les autres arrivent à se lever le matin, à prendre leur petit déjeuner, à prendre le métro. Peut-être que si je me pose cette question, c’est aussi pour me demander à moi-même comment je fais. À vrai dire, je ne sais pas comment je fais et sans doute les autres non plus mais ils ont en tout cas l’air de mieux savoir s’y prendre. Je maudis mon tempérament et ma conscience trop handicapante de la vanité de toute chose. J’en ai assez de rapporter tout événement, toute ambition, au moment où je serai mort : à quoi bon tout cela ? est la phrase que je me répète le plus souvent. À quoi bon tout cela ? Les pages écrites, les pages lues, les films vus, les dessins, les kilomètres parcourus pour se remplir les yeux de paysages, les êtres aimés, les corps désirés, les caresses et la jouissance, l’oubli, l’amitié, la musique, la couture, les musées, rien de cela, j’ai beau essayer d’y croire, rien de cela ne peut me détourner de cette pensée : à quoi bon ?

Les gens qui veulent être quelqu’un et qui le deviennent se posent-ils cette question ? Je ne pense pas. Ou alors cette question ne les paralyse pas ? Ils ne sont pas ce genre d’hommes et de femmes. Suis-je né paralysé ? Né fatigué ? La première chose que j’ai pensé à la naissance, c’était quoi ? C’est bon, pas la peine d’en faire toute une histoire, c’est juste une naissance, ça ne va pas changer la face du monde.

Les gens croient vraiment être qui ils sont et c’est une folie. Ils croient à leur nom de famille et à leur existence. Ils croient avoir mérité leur place au soleil. Ils sont dans l’expansion, ils se dilatent, ils sont un gaz. J’aimerais trouver d’autres retranchés comme moi, d’autres amputés, fonder un club, une fraternité – mais à quoi bon ?

Arrêter

Plusieurs verbes m’ont toujours plu : le verbe « arrêter », le verbe « cesser », l’expression « se retirer » (qui est en elle-même un condensé d’élégance). J’aime les êtres qui se retirent, qui s’éclipsent, ceux qui comprennent quand il faut s’effacer — ne pas insister, sans doute, est la pointe du respect. 

Je ressens aussi une attirance, sans doute malsaine, sans doute pathologique, pour le sabordage — pas la chute, qui est le second temps du succès, mais l’élan gâché, le refus de l’obstacle, la peur de l’échec. J’aime les losers plus que les winners, les qui-osent-pas-par-peur-de-se-planter, les qui-se-sentent-pas-légitimes, les trop-conscients-de-ceux-qu’ils-sont-pour-essayer-de-rivaliser, les paralysés-devant-leurs-modèles.

J’ai de l’affection pour eux — de l’amour ? — parce que je suis de leur race. Tout ça pour dire que Chut(i)er s’arrête. 

‘Sta Luego Chicos.

Le meilleur des chats

C’est la jalousie qui t’a fait entrer dans ma vie.

Ma sœur avait réussi à convaincre mes parents. Elle voulait un chien. À ce moment-là, elle était très malade, et la perspective d’avoir la responsabilité d’un autre être humain en la personne du chien, pensions-nous, ne pouvait lui faire que du bien, pouvait la ramener du côté de la vie. Mes parents n’avaient jamais imaginé que l’on puisse être une de ces familles possédant un chien – malgré le pavillon, malgré le jardin, malgré le break Peugeot, ça n’avait jamais été un scénario envisageable. Cela m’arrangeait : j’avais eu très longtemps la phobie des chiens, une peur irrationnelle qui s’était peu à peu atténuée lorsque, à douze ans, j’avais commencé à promener quotidiennement le chien d’une vieille dame après le collège.

Nous nous étions retrouvés dans un refuge SPA gluant de tristesse, mais la majorité des animaux était d’une taille beaucoup trop importante pour nous. À un moment, la responsable du refuge nous a confié qu’ils avaient accueilli, le matin même, un nouvel arrivant de Saint-Brieuc – il était affreusement sale, pas toiletté, agressivement craintif, mais on ne savait jamais, si nous voulions quand même le voir, après tout… Nous sommes le voir. Ma sœur a dit C’est lui. Personne au refuge ne connaissait son nom. On le baptisa tout de suite : il s’appelait Reydji – bien des mois plus tard, après quelques recherches, nous apprîmes que Reydji s’était appelé Pepito dans une autre vie, mais il était trop tard, l’autre vie appartenait au passé.

C’est une longue introduction mais elle sert mon histoire : elle laisse entendre que je n’étais pas un garçon à chien, et surtout, elle rappelle ma jalousie de petit frère. Ma sœur avait un compagnon et moi, j’étais seul. Pas de compagnon, pas beaucoup d’amis – j’ai voulu avoir un chat. Et c’est omme ça que tu es arrivé dans ma vie.

Un professeur d’anglais de mon lycée de banlieue (qui deviendrait plus tard monprofesseur d’anglais de terminale) donnait des chatons, et mes parents sautèrent sur l’occasion pour rééquilibrer les plateaux de la balance entre leur progéniture. Et c’est comme ça que tu es arrivé, dans une boîte en plastique couleur bordeaux, et que j’ai monté la boîte en plastique couleur bordeaux dans ma chambre d’adolescent pour que, en arrivant, tu te familiarises avant tout avec la pièce où je passais le plus de temps : avec les étagères et la table de chevet, mon porte-encens, mes bougies, mon bureau croulant de désordre. Avec les étoiles en plastique fluorescentes collées à mon plafond, ma chaise de bureau complètement niquée, mes feuilles de dessin, ma solitude. Je me souviens qu’à peine sorti de ta boîte, tu as couru te réfugier sous mon lit, entre deux cartons remplis de Picsou Magazine, si vite que je n’ai même pas eu le temps de te voir. Tu y es resté toute la journée. J’attendais, allongé sur mon matelas et de temps en temps, la tête en bas, je jetais un coup d’oeil vers où sont censés vivre nos monstres d’enfance et où, pour le moment, je n’apercevais que les deux globes de tes yeux brillants dessinés dans le noir.

À un moment tu es sorti. Une patte noire est apparue de dessous le lit, que tu as tendue, posée sur le sol avant de la replier, comme si tu avais voulu apprécier la température de l’eau dans une baignoire, comme si tu étais craintif, comme si cette chambre d’ado, ces odeurs d’encens représentaient pour toi une menace – comme si, derrière ta fourrure, à l’intérieur de toi, des milliers d’années félines s’étaient manifestées à travers ce geste commun aux chats, aux panthères et aux tigres. Ta jungle, c’était mon parquet, la tour de mes CD, le meuble télé et ma Playstation 2, et puis ensuite, l’escalier qui menait au rez-de-chaussée, la cuisine, le jardin et les plantes de ma mère où tu te tapissais, guettant l’instant propice pour sauter sur les oiseaux, où tu observais la tortue du voisin qui, l’été, bougeaient lentement comme une espionne en faisant bruisser des feuilles. Toujours à l’affût, toujours à moitié invisible.

Je me rends compte que je n’ai pas dit ton nom. Mais ton nom, tu le connais. Salem. Chat noir, chat de sorcière, mon conseiller nocturne.

J’avais mis au point une technique pour être sûr que tu reviendrais tous les soirs à la maison. Je faisais claquer mes mains selon un rythme, toujours le même, un-deux, trois-quatre, cinq. Et toujours tu accourais plus ou moins vite. Parfois de très loin, des champs que tu arpentais. D’un autre jardin. Ou bien, bonhomme, tu apparaissais jusqu’à côté de moi, et te plaisais à prendre ton temps, à me faire attendre.

Un soir, tu n’es pas revenu. Tu n’es pas revenu pendant trois jours. Je retournais fréquemment dans le jardin frapper dans mes mains, sans résultat. Le quatrième jour, tu as fini par revenir. Tu boitais, tu traînais ta queue derrière toi comme un membre mort. Elle n’a plus jamais réagi normalement aux stimuli nerveux. Ma mère me dit que sans doute un cheval t’avait donné un coup de sabot. Mais ni elle ni moi n’étions dupes : quelqu’un t’avait fait du mal.

Ça ne t’a pas empêché de repartir, de retourner quotidiennement à ton aventure, de jouer les prédateurs et les acrobates, un peu partout, dans toutes les haies, dans tous les arbres. Tu luttais contre le chien de ma sœur. Vous vous poursuiviez dans le jardin. Tu bondissais d’un recoin en écartant les pattes.

Tu es devenu mon meilleur pote, mon consolateur, mon agaçant, mon confident, mon mystère, ma peluche, mon maître parfois, mon frère, mon daemon. Je dormais allongé sur le dos, tu te blottissais entre mes jambes. Je te portais sur mes épaules. Je nettoyais te griffes. Je te faisais mimer un joueur de batterie. Tu me griffais parfois. Mes bras lacérés. Mais même les fois où tu boudais et où tu ignorais ma présence, la nuit, tu finissais toujours par gratter à ma porte, par rejoindre mon lit, par dormir contre moi.

J’ai fini par partir de chez mes parents. Je ne t’ai pas emmené avec moi. Te contraindre à l’appartement aurait été une injustice, toi qui vivais toujours dehors. Le chien de ma sœur a fini par mourir, tu ne t’es pas retrouvé seul très longtemps, elle en a très vite adopté un autre, qui se jouait de toi, qui courait trop vite pour tes pattes fatigués, qui profitait de ta cécité. Car entre-temps, depuis mon départ, tu étais devenu aveugle : tes yeux étaient deux globes blancs et opaques, ce qui ne t’empêchait pas de te repérer, toujours agile, toujours itinérant, toujours dehors.

La semaine dernière, quand j’ai passé le week-end chez mes parents, je n’ai pas dormi avec toi. Tu m’attendais sur le clic-clac qui a remplacé mon lit dans ma chambre d’adolescent. Tu étais en boule, le corps amaigri et vieux, les poils un peu pelés. Je t’ai pris dans mes bras, et je t’ai accompagné sur le lit de mes parents, où tu avais pris l’habitude de dormir.

Le dimanche, j’étais pressé, j’avais peur de rater mon train. Arrivé dans la voiture, j’ai fait demi-tour. Je suis allé au fond du jardin où tu dormais sous un rosier. En m’entendant arriver, tu t’es redressé, tu as commencé à ronronner. Je t’ai gratté le dessous du menton, que tu as tendu le plus possible. Je ne t’ai rien dit car je ne savais pas quoi dire. Je savais que je ne te reverrais plus. En partant, je t’ai regardé une dernière fois. Tu étais une forme ovale, sombre, contrastant avec l’herbe. Ta respiration était calme, apaisée, régulière. C’est crevant, une vie à vadrouiller.

Ce que m’a appris la traduction

Petit, je voulais être chirurgien. Cette vocation, je le crois, était mue par les épisodes d’Urgences que nous regardions en famille (le dimanche soir sur France 2, dans mon souvenir – peut-être est-ce une erreur). Le docteur Benton était mon personnage préféré ; il est possible que j’en ai été amoureux. Aucun métier au monde ne pouvait être plus fascinant, plus étrange aussi, qu’un travail consistant, chaque jour, à prendre un scalpel et ouvrir des corps humains vivants, leur trifouiller l’intérieur, puis les refermer sans qu’ils perdent la vie au passage. Ensuite, j’ai voulu être égyptologue, ou archéologue spécialisé dans les civilisations précolombiennes : difficile de définir ce qui avait provoqué ce désir, sans doute quelques visionnages obsessionnels de Jurassic Park, de La Momie, et autres films d’aventure où les aventuriers sont avant tout des nerdspassionnés par les vies effacées. Puis j’ai voulu être prof de lettres, de préférence en fac, mais là, bizarrement, aucun modèle cinématographique n’avait motivé mes projets d’avenir : toujours est-il qu’à peine entré à la fac, je me suis dit « Jamais ça » et j’ai fait ce qu’aurait fait toute personne un peu saine d’esprit – à savoir, fuir, fuir très loin. J’aimais trop lire pour supporter toute ma vie des colloques et séminaires sur Pascal Quignard et Pierre Michon.

Mais j’ai toujours été aimanté par un autre métier : traducteur. Chose étrange, l’attrait que j’ai très tôt ressenti pour ce travail a précédé (et de loin) le moment où je pouvais prétendre parler une « langue étrangère ». Avant même d’avoir fait mes gammes dans d’autres sonorités que les françaises, donc, je voulais pouvoir jouer aussi d’un autre instrument. Avant de lire l’anglais, de lire l’espagnol, j’avais cette envie un peu souterraine, et cette idée qu’un jour, je transformerais des pages d’anglais ou d’espagnol en pages de français.

J’ai commencé à traduire seul, dans mon coin, des paroles de chanson de Tori Amos. Ensuite, adolescent, j’ai traduit dans mon coin des poèmes qui me plaisaient, américains ou hispaniques. À Normale Sup, le seul cours que j’ai suivi avec assiduité était l’atelier de traduction. À plusieurs, nous avons traduit un recueil de Julio Ramón Ribeyro, un essai de José Ortega y Gasset, le Journal de Ruben Dario lors de son voyage à Paris. Après avoir quitté l’école, j’ai continué à traduire pour moi. Maintenant, de temps en temps, il m’arrive de traduire pour d’autres.

Je n’ai pas une grande expérience de la traduction et aucune légitimité pour en parler. Je ne prétends pas tenir de grands discours ni avoir de grandes théories. Et je ne prétends pas non plus livrer des révélations très profondes. Voici quelques petites choses que j’ai apprises sur moi et sur le monde en traduisant :

  • la fatigue intellectuelle existe de manière très concrète, et l’on peut tout à fait ressentir à l’égard du cerveau le même genre de tension qu’on ressent dans les muscles – c’est une image, mais c’est la réalité, parfois, de la sensation.

  • le langage est un exercice matériel – je ne parle pas seulement des organes qu’on doit activer pour articuler en vue de la communication. Je veux simplement dire qu’on ressent de manière concrète la matière du mot au moment où il se refuse à nous. L’expression « sur le bout de la langue » n’est pas un jeu de langage ; on a le mot sur le bout de la langue, on en a plein la bouche, et parfois même en travers de la gorge.

  • je suis quelqu’un à qui les sentiments et les idées parviennent avant tout sous la forme d’images. Par exemple, je sais que je suis parvenu à une traduction qui me satisfait (je ne dis pas « une bonne traduction », je suis incapable de savoir si ce que je fais est bon) quand je me trouve devant le paragraphe travaillé, et qu’il m’apparaît compact, solide, noué. Enfant, j’aimais beaucoup fabriquer des bracelets brésiliens, et s’il y a bien une chose que j’ai gardée de cette passion-occupation d’enfance, c’est un enseignement : les nœuds ne doivent pas être trop lâches, car alors ils risquent de dévoiler les fils qu’ils relient ; ni trop serrés, car sinon, non seulement l’ensemble manque de régularité, mais la fibre se gondole, le motif n’apparaît plus aussi évidemment, il se recroqueville sur lui-même. C’est pareil pour un paragraphe : il me satisfait quand il est noué assez fort, mais quand il reste du jeu, un peu d’espace libre.

  • les étymologies-tarte-à-la-crème de mes années de prépa que j’utilisais quand je ne savais plus quoi dire sont parfois plus vraies que ce que j’imaginais alors : ainsi, celle du texte, qui est tissage.

  • j’ai compris d’où venait ma timidité : d’une méfiance et d’un sentiment d’étrangeté par rapport à ma propre langue, qui s’aggrave malheureusement pour moi quand je traduis : plus rien ne ressemble à du français, les tournures de langue les plus banales nous étonnent.

  • j’ai appris que la langue est très proche d’un échafaudage, et qu’il est branlant.

  • ce qui distingue une phrase triste d’une phrase drôle, ce n’est pas forcément leur contenu, mais leur rythme.

  • j’ai à l’anglais un rapport de défi – je m’apprête à combattre et je m’attends toujours à ce qu’on me mette au tapis ; j’ai à l’espagnol un rapport de caresse – j’ai l’impression que notre deux corps se touchent, que nous nous aimons et que l’espagnol m’englobe. Pourtant, au cours de ma vie, j’ai plus lu, plus parlé, plus vécu en anglais qu’en espagnol, mais le sang, l’enfance, l’héritage ne nous quittent jamais. J’aime autant ces deux langues. Et pourtant, même si je décidais d’émigrer dès demain aux États-Unis et d’y mourir dans quarante ans, l’espagnol me serait toujours plusnaturel.

    (En écrivant ce paragraphe, je me suis dit qu’un psy dirait : l’anglais est votre père, l’espagnol votre mère. Mais dans ce cas, le français, c’est quoi ?)

  • les Américains parlent beaucoup de leurs perceptions – ils voient de loin des ressemblances et parlent toujours depuis leur subjectivité.

  • l’anglais américain peut se montrer plus facilement vulgaire sans être complètementvulgaire – en français, nous, nous sommes souvent obligés de choisi un camp, et d’exclure l’autre ipso facto.

  • l’espagnol d’Espagne peut se permettre toutes les vulgarités, être complètement grossier ou scatologique, sans que son propos soit pour autant déconsidéré – tandis que nous, nous avons beaucoup perdu de ça avec le dix-septième siècle, et il nous est depuis beaucoup plus difficile d’assumer ce rire gras et populaire qui a pourtant fait une grande part de notre réputation.

  • le classicisme à la française est emmerdant, tout comme la vision de la littérature qui en a découlé et qu’on retrouve, abâtardie dorénavant, dans la littérature inoffensive pour bourgeois à références et à bonnes manières de bons quartiers.

  • la France aime la littérature écrite.

  • notre rejet par principede la répétition est un appauvrissement.

Nénuphars – brouillon d’un texte en cours

Paris à l’approche est une tache de

translucidité et de lumière

taches nénuphars

De grands aplats de nuit noire

les séparent et ce faisant

les singularisent

tache nénuphar 1

tache nénuphar 2

tache nénuphar 3

Paris est un dessin de taches réunies

comme un grand tableau impressionniste

dont on ne pourrait distinguer l’idée

directrice

l’image

qu’à une certaine distance de regard

Les Nymphéas

c’est un exemple choisi

absolument

au hasard

Monet a-t-il peint Les Nymphéas

pour qu’ils soient vus

comme Paris

à plusieurs kilomètres de distance

de hauteur

à l’approche

Je me rappelle l’évolution lente des méduses

dans un bassin de l’aquarium de

Monterrey, Californie

Je pose d’ailleurs sur une photo

silhouette sombre sur fond bleu

presque fluorescent

(cet effet dû aux parois intérieures peintes de l’aquarium ;

aux néons éclairant la vitre)

de profil, mes cheveux longs informes

devant deux, trois méduses

transparentes

placides

ingravides

persistances rétiniennes

en suspens dans le vide

Paris en approche est une tache de translucidité

et de lumière

taches nénuphars et taches méduses

Nous avions roulé sur la Highway 1

vu des lions de mer échoués sur des plages

des loutres se battre pour un ou deux glaçons

en renversant leur panière en plastique

failli mourir à Santa Barbara

si ce n’avait été par le sauvetage

d’un coup de frein

j’ai fait tomber mes donuts

dans mon souvenir ce sont des donuts

car nous étions en Amérique

c’était peut-être mon téléphone

Pourquoi revoir maintenant les méduses

mon corps de vingt et un ans devant la vitre

huit ans plus tard

dans un avion en approche de Paris

et parti de Madrid

Kevin le steward m’a fait une blague

quand j’ai commandé un whisky-coca

(Diet Coke 33 cL + Jack Daniels en fiole)

et je l’ai payé en livres sterling

£ 6

j’ai cru être un grand voyageur

moi qui ne sors pas de ma chambre studio

j’ai cru être un jeune homme

de mon temps

globalisé

sans port d’attache

capable de de se souvenir

des nénuphars

des méduses

de la Californie

en approchant Paris

C’est comme avoir un cerveau dépairé de sa langue

je ne suis pas souvent à l’aise pour parler

dans la vraie vie

pas uniquement à cause de la timidité

mais parce que j’approche les mots

en fonction de leurs sons

il me faut un petit temps pour séparer les mots aux sons et aux rythmes similaires

d’où mon impossibilité de répondre du tac au tac

et mon absence totale

de répartie

par exemple

nénuphar

métaphore

mon fonctionnement n’est pas lexical mais

imaginaire

un nénuphar est une métaphore

une métaphore est un nénuphar

Il est peu probable

de trouver une métaphore flottant

à la surface d’un étang

néanmoins elles se trouvent partout

jusque dans les tableaux impressionnistes